Il achetait du glyphosate en cachette : une activité illégale et risquée

Une activité illégale et lucrative

En 2022, Laurent, un employé d’un syndicat des eaux dans le centre de la France, a été surpris par l’arrivée des gendarmes sur son lieu de travail. Quelques mois auparavant, il avait commandé du glyphosate sur Internet pour son jardin. Aujourd’hui, il raconte cette expérience avec humour, mais affirme ne plus recommencer.

Depuis 2019, l’achat de glyphosate par des particuliers est interdit. Seuls les professionnels agréés ont le droit de le manipuler. Malgré cette interdiction, l’Office français de la biodiversité a réalisé en 2025 près de 600 perquisitions dans 83 départements. Ces opérations ont été menées après la découverte d’un fichier contenant 13 000 clients. Selon Solenn Briand, responsable de l’enquête à l’OFB, ces produits phytopharmaceutiques présentent des risques importants pour la santé, étant dangereux pour tous.

La vente en ligne et le dropshipping

Au centre de ce marché noir, des vendeurs étrangers ont profité des plateformes comme eBay ou Rakuten pour écouler des pesticides interdits. Entre 2020 et 2023, un entrepreneur, Idir Guizem, a vendu ces produits à des milliers de particuliers. Il explique qu’il trouve la vente de glyphosate « pas claire » et préfère vendre aux particuliers plutôt qu’aux agriculteurs, estimant que ces derniers l’utilisent dans leur ferme. La justice l’a condamné à deux ans de prison avec sursis, ainsi qu’à une amende de 20 000 euros. Elle estime qu’il aurait gagné environ 200 000 euros.

Un autre intervenant, Benoît Labrunhie, ancien coach sportif en Thaïlande, se décrit comme un simple intermédiaire. Il évoque le dropshipping, une technique de vente en ligne où il vendait notamment des stylos ou des nounours, avant de commercialiser du glyphosate en 2021. Sa commission s’élève à 40 000 euros. Il a été condamné à un an de prison avec sursis et à une amende de 10 000 euros. Selon Pia Savart, juriste à France Nature Environnement, ces trafics restent très lucratifs et peu sanctionnés par rapport aux dégâts qu’ils causent.

Trafic de pesticides chez les producteurs

Le marché clandestin ne se limite pas aux particuliers. Dans la Manche, des producteurs ont continué à utiliser du dichloropropène, interdit depuis 2018. Le procureur Cyril Lacombe précise qu’il ne s’agissait pas simplement de stocks oubliés. Une enquête a révélé près de Perpignan une zone où étaient stockées 22 à 23 tonnes de pesticides, dissimulées sous un film plastique noir. L’ancien commercial Alain Hébrard, qui importait ces produits d’Espagne, a avoué que des producteurs utilisaient ces pesticides, malgré leur interdiction, car ils n’avaient pas d’autres solutions.

Dans le sud-est, une saisie de 3,5 tonnes de produits interdits a été réalisée chez des maraîchers de la Drôme et des Bouches-du-Rhône. Certains bidons étaient des contrefaçons, notamment identifiées par Bayer. Parmi les professionnels concernés figure Didier Cornille, un producteur de salades, qui affirme avoir simplement « oublié » de se débarrasser d’herbicides interdits. D’autres, comme Thierry Boyer, expriment leur frustration face aux restrictions, estimant qu’on leur empêche de travailler.

Fournisseurs étrangers et pollution persistante

Ces réseaux s’appuient souvent sur des fournisseurs étrangers. En Catalogne, l’entreprise Agro Naqui, dirigée par José Maria Naqui Vilalta, apparaît dans plusieurs dossiers français. Lors d’un entretien, il a minimisé l’importance de ses activités. Selon une note d’enquête, cette société aurait également un passé lié au trafic de stupéfiants. La police espagnole souligne que si une logistique permet d’acheminer de la drogue, elle peut aussi servir à importer des pesticides. Certaines sociétés ont un aspect légal, mais pratiquent aussi des délits.

Au cours des dix dernières années, 8 000 tonnes de pesticides ont été saisies en Europe. La France, en tant que grande puissance agricole, voit passer beaucoup de ces produits illicites, explique le général Ludovic Ehrhart, de l’OCLAESP.

Une exposition préoccupante pour la santé et l’environnement

Les ventes en ligne de pesticides interdits concernent aussi bien les particuliers que des exploitations agricoles. Ces trafics laissent des traces dans l’environnement et dans l’air, avec des mesures qui trahissent leur usage frauduleux. L’étude PestiRiv, menée par Santé publique France et l’Anses, a détecté des molécules interdites dans l’air près d’écoles ou de stades, notamment le chlorpyriphos méthyl ou le quinoxyfène. ATMO France surveille 27 pesticides, en détectant régulièrement six, comme le lindane, très persistant dans l’environnement.

Une étude menée autour de La Rochelle a révélé la présence de plusieurs molécules dans les cheveux et urines de 72 enfants. Ces analyses ont montré que ces jeunes étaient exposés à 45 molécules différentes dans leurs cheveux, et à 14 dans leurs urines. La présence d’acétamipride, un néonicotinoïde, a été relevée chez onze d’entre eux, indiquant une exposition récente. Les enfants vivant près de zones agricoles présentent des niveaux de pesticides très élevés. La consommation de ces substances par les agriculteurs a aussi augmenté, avec une hausse notable des ventes avant leur interdiction.

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